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Opposer les parfums naturels aux parfums synthétiques n’a aucun sens


Faux débat, fausse querelle. L’opposition entre synthétiques et naturels n’a pas vraiment de sens, tant les deux sont nécessaires à la composition d’un parfum. Mais les a priori ont la vie dure, les consommateurs pensant que le naturel incarne la panacée et que le «chimique» est forcément mauvais notamment pour la santé. Pourtant, paradoxe des paradoxes, ce sont souvent les ingrédients naturels qui sont les plus problématiques.

À l’origine de la parfumerie, il n’y avait évidemment que des naturels. L’Égypte a confectionné les premiers parfums, dont le mythique kyphi. La Grèce avait des parfums de fleurs, et le support était odoriférant: l’huile d’olive. Si les méthodes furent d’abord empiriques, avec macération et enfleurage (dépôt des pétales dans des plaques de graisse qui s’imbibent progressivement des odeurs), de nouvelles inventions vinrent peu à peu s’inviter dans la fabrication. L’alambic permit la distillation. Quant à l’alcool, il demeure aujourd’hui l’ingrédient essentiel, avec souvent plus de 80% de la composition.

Les grandes innovations de la parfumerie vont naître avec les progrès de la chimie, qui permettra de proposer des molécules novatrices, mais aussi de recomposer des odeurs qui ne pouvaient être facilement obtenues jusqu’alors. Ainsi celles des fleurs dites muettes, comme le muguet ou le lilas, qui ne se «donnent» pas par les techniques habituelles (enfleurage, distillation…). Ces nouvelles molécules vont véritablement révolutionner la parfumerie.

La chimie a permis l’audace et la créativité. En ce sens, penser que les «vieux» parfums sont très naturels est une hérésie. Les grands Guerlain ont prodigieusement utilisé les nouvelles ressources de la chimie: coumarine et vanilline dans Jicky, éthylvanilline dans Shalimar… Les aldéhydes participent au N°5 de Chanel, l’hédione innerve l’Eau sauvage de Dior, la calone donne sa note aquatique à l’Acqua Di Giò… Sans chimie, pas de parfumerie moderne.

Tordre le coup aux a priori

Les préjugés ont la vie dure. En cette époque où l’alimentation est très remise en question, il y a un amalgame entre la nourriture et les parfums. C’est ce que confie Delphine Jelk, parfumeuse Guerlain: si entre la consommation d’une tomate bio et un plat préparé (avec additifs), il n’y a pas photo, pour un parfum les choses sont très différentes.

«Il s’agissait de voir jusqu’où on pouvait aller avec des naturels qui ont du charme, une vibration mais qui ont moins de tenue, de diffusion.»


Delphine Jelk, parfumeuse

Mais le mot «synthétique» renvoie au vocable «chimique», synonyme pour beaucoup de mauvaise qualité et de danger alors que ce sont souvent les naturels qui sont mis sur la sellette (allergènes, photosensibilisation). Dans les produits pour bébé ne figurent jamais de naturels. L’utilisation des huiles essentielles, par leur origine naturelle, rassure les consommateurs qui en oublient les dangers potentiels. En parfums, la nature est plus problématique que la synthèse.

Un engouement dans l’air du temps

L’époque mange bio, pense vert. Le parfum, qui a toujours eu recours aux naturels, le mentionne davantage et amplifie son utilisation avec des produits qui, au-delà de qualités purement olfactives, ajoutent une dimension poétique et permettent de raconter des histoires (les pays d’origine, les traditions, etc.).

Pour Guerlain la symbiose entre des naturels de qualité et les innovations issues de la chimie a toujours existé. Pour la mythique collection des Aqua Allegoria, la marque vient de choisir d’aller vers davantage d’écologie avec des flacons rechargeables en verre recyclé, le choix d’un alcool de betterave bio et 95% d’ingrédients naturels.

Pour Guerlain, Delphine Jelk vient de signer le dernier opus Nerolia Vetiver. Elle explique ces nouveaux choix: «Il s’agissait de voir jusqu’où on pouvait aller avec des naturels qui ont du charme, une vibration, mais qui ont moins de tenue, de diffusion.» Pour elle, se priver complètement des synthétiques serait une régression, un retour en arrière: «J’ai besoin de muscs, d’hédione…»

Quels naturels?

Le parfumeur Fabrice Pellegrin, directeur de l’innovation et des produits naturels chez Firmenich, apprécie particulièrement les naturels: «Au-delà de leur richesse olfactive évidente, j’apprécie tout ce qu’il y a autour: les paysans, les transformateurs, toute une chaîne de gestes et d’héritage qui se perpétue. Je n’oublie jamais ceux qui ont les mains dans la terre. À travers ces produits naturels, on fait aussi vivre des communautés.»

L’ARPP (Autorité de régulation professionnelle de la publicité) réserve la mention de «naturel» aux produits ayant 95% d’ingrédients naturels. Deux normes ISO les qualifient. La plus classique, l’ISO 16128, autorise aussi l’utilisation de produits de synthèse qui ne se retrouvent pas dans la nature, à condition qu’ils contiennent plus de 50% de carbone renouvelable! Demeurent aussi 5% où tout est possible (il n’y a pas de liste noire).

Pour certaines matières en voie de raréfaction, des maisons ont aussi pris des engagements de reboisement, de replantation.


Beaucoup plus contraignante, l’ISO 9235 garantit que toutes les matières premières utilisées dans le concentré (qui sera ensuite mélangé à l’alcool) sont naturelles. Des normes quasi inconnues du public, qui se fie juste au mot «naturel» un brin galvaudé.

Seule la mention «100% naturel» garantit une absolue naturalité. Quelques petites marques ont opté pour ce choix très contraignant, comme Floratropia ou Ormaie. Isabelle Doyen et Camille Goutal, qui ont beaucoup créé pour la maison Goutal, ont choisi pour leur marque Voyages imaginaires le challenge du 100% naturel, autant par goût que par envie de relever le défi. Plus petite, la palette des naturels rassemble moins de 300 ingrédients avec lesquels il faut composer.

Isabelle Doyen raconte: «Pour le sillage (important aujourd’hui), il faut concentrer plus, donc le coût des formules est beaucoup plus élevé. On respecte la réglementation la plus stricte et on essaye de faire une création chic, 100% naturelle, subtile et élégante, dans un alcool de blé bio.»

Les grandes marques s’essayent aussi au 100% naturel (norme 16128); ainsi Chloé avec Nomade – Eau de parfum Naturelle. Caroline Dumur, parfumeuse IFF) l’a composé avec cette palette réduite:

«Pour ce projet différent, il a fallu réapprendre pour créer un nouvel équilibre, et s’obliger à revoir la façon d’envisager les choses. Remettre le naturel au centre du parfum. Ce sont de belles matières, mais pour le parfumeur il n’y a pas de hiérarchie entre les deux. On a aussi choisi de réancrer la marque aux origines de la maison. La fondatrice Gaby Aghion étant égyptienne, on a mis en majeur un jasmin grandiflorum d’Égypte avec une récolte responsable. Parmi les autres ingrédients, du santal de Nouvelle-Calédonie, un accord datte, de la vanille… C’est un parfum vegan et sans colorant.»

Durabilité

Dans le choix des naturels se pose aussi souvent la question des filières: savoir d’où viennent les produits, dans quelles conditions ils ont été cultivés, transformés. Les grands groupes sont de plus en plus vigilants sur les conditions de travail et donnent dans leurs fiches produits de nombreuses indications sur la provenance, les conditions de récolte, etc. En matière de bilan carbone, une essence de rose obtenue dans des hectares de plantation est-elle vraiment plus «durable» qu’un citronellol ? Ces questions peuvent se poser.

Quelques marques ont aussi leurs propres filières. Chanel a un partenariat d’exclusivité en France avec un producteur de roses, la maison Mul, depuis 1987. Dior, avec le Domaine de Manon et le Clos de Callian, a aussi ses champs de roses et de jasmin. Reprise par Ariane de Rothschild, la maison Caron a fait le choix d’un partenariat pour s’assurer d’une production de qualité de lavande (capitale dans Pour un homme) en France et du vétiver de Haïti. Pour certaines matières en voie de raréfaction, des maisons ont aussi pris des engagements de reboisement, de replantation; c’est le cas pour le bois de rose ou le santal.

Une nouvelle voie naturelle est aussi particulièrement prometteuse: l’upcycling, forme de recyclage «par le haut». Caroline Dumur explique que chez LMR (Laboratoires Monique Rémy, IFF) ont été mis au point de nouveaux ingrédients, dont Turmeric Root et Turmeric Leaf, des notes obtenues avec des éléments issus notamment des feuilles de curcuma qui n’étaient pas utilisées, ou encore un iris dont la racine épuisée peut encore finalement être exploitée. Chez Caron, le nouveau Pour un homme Soir a sa note bois de chêne obtenue avec des chutes de bois utilisées pour la fabrication des tonneaux de cognac.

Un futur rééquilibré

Le futur pourrait se dessiner avec des naturels écoresponsables et avec des synthétiques issus d’une chimie de plus en plus verte. Pour Fabrice Pellegrin, l’avenir se profile grâce aux produits issus de la biotech, «comme le ClearWood® ou DreamWood®, issus de la fermentation de sucres naturels. C’est l’union de la science et de la nature pour transformer du sucre en notes patchouli ou santalée.»

«Autre exemple avec nos FirGood™ poire, gingembre ou encore muguet, poursuit-il. Ce nouveau procédé permet un traitement sans solvant de la biomasse fraîche, jamais utilisé auparavant dans l’industrie des ingrédients naturels. Ses extraits 100% naturels offrent de nouvelles signatures olfactives.»

«Il faut arrêter de croire que naturels et synthétiques s’opposent, alors que le sujet est précisément de savoir comment ils s’équilibrent dans une formule.»


Fabrice Pellegrin, parfumeur

Pour le jardin des Simples imaginé par Roos & Roos qui rend hommage à trois plantes (ortie, absinthe et eucalpytus), Fabrice Pellegrin a composé Bel absinthe en hommage à la fée verte (interdite en tant qu’alcool), pour un parfum avec des notes végétales et aussi de synthèse dont des muscs et du DreamWood® (côté santalé). La nature recomposée fusionne naturels et synthèse.

Et si la science progresse, le retour à des pratiques anciennes peut aussi jouer un rôle. Le projet très écolo qui entoure My Way (Armani) utilise une fleur d’oranger obtenue par enfleurage. A Drop d’Issey Miyake a recomposé un lilas muet en synthèse, mais entouré de beaux naturels (rose, fleur d’oranger).

Juste milieu

L’air du temps est au naturel, tant dans une démarche écolo que pour satisfaire les nouvelles aspirations d’une clientèle qui idéalise la nature. Mais attention aux mentions du pourcentage de naturels. Si un parfum mentionne 85% de naturels alors que l’alcool en constitue déjà 80 %, au final, il peut ne pas rester grand-chose de naturel.

Il y a beaucoup de subtilités pour comprendre si ce que l’on achète est vraiment naturel. À tous les amoureux de naturel: le 100% pour tous les parfums ne pourrait exister, les ressources de la planète n’y suffiraient pas. Déjà, certaines matières comme le santal ont été surexploitées en Inde, d’où il n’est plus exporté. Question de bon sens, pas de guerre entre les deux.

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Fabrice Pellegrin conclut: «Il faut arrêter de croire que naturels et synthétiques s’opposent, alors que le sujet est précisément de savoir comment ils s’équilibrent dans une formule. C’est le rôle de tous les acteurs de la filière de faire savoir, éduquer, communiquer. À nous tous, médias y compris, de prêcher la bonne parole.»



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