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«On nous disait “Pas les Noirs”»: le tri racial dans la fuite de l’Ukraine


À Medyka (Pologne)

Lundi 28 février, sous de légers flocons de neige, Stephan cherche un bus pour se rendre dans la ville la plus proche. Il traîne ses valises d’un pas chancelant, suivi de près par ses quatre amis camerounais. Ensemble, ils viennent tout juste de traverser la frontière polonaise depuis l’Ukraine, près de Medyka, après deux jours d’un interminable voyage depuis Kiev. «C’est l’expérience la plus horrible que j’ai vécue dans ma vie», soupire-t-il.

De ce périple pourtant, Stephan ne retient ni la peur des bombardements, ni la vie qu’il a laissée derrière lui. Il retient uniquement les coups de crosses de Kalachnikov, les insultes et les menaces lancées par les soldats ukrainiens et les garde-frontières tout au long de sa fuite. Des violences racistes que rapportent également de nombreux ressortissants et étudiants africains, pakistanais, indiens ou encore népalais, qui seraient constamment relégués de façon inhumaine derrière les exilés ukrainiens pour quitter le pays au plus vite.

Un des quatre Camerounais montre le tampon que vient tout juste de lui apposer la douane polonaise, le 28 février. | Robin Tutenges

«Tu es obligé de payer pour que ça s’arrête»

Depuis le début de l’invasion russe, des vidéos circulent sur les réseaux sociaux. On y voit des soldats ukrainiens repousser à l’arrière des files les personnes de couleur, pourtant résidentes légales en Ukraine, pour faire passer en priorité les personnes blanches. Les témoignages affluent également: ceux d’Africains débarqués d’un bus en route pour la frontière, d’armes braquées sur un groupe d’Indiens ou encore d’insultes racistes répétées.

«Ils faisaient passer les femmes et les enfants d’abord, ce qui est normal», raconte Stephan, qui travaillait en tant qu’ingénieur des ponts et chaussées en Ukraine. Parti de Kiev à 6h du matin le samedi, l’homme espérait attraper un premier train avec ses amis, avant de vite déchanter sur les quais de la gare. «Sur le côté, il y avait plein de femmes africaines avec leurs enfants que personne ne faisait passer devant, contrairement aux Ukrainiennes. D’un coup, les policiers nous ont repoussés. Il y en a un qui m’a frappé avec un fusil», ajoute le Camerounais en montrant le bas de son dos. Il ne le savait pas encore, mais ce type de scène ne sera qu’une infime partie du traitement que lui réserveront certains soldats ukrainiens jusqu’à son arrivée en Pologne.

Bloqués par des kilomètres de bouchons d’exilés fuyant la guerre depuis l’invasion de la Russie le 24 février, le groupe de Camerounais est contraint de marcher sur plus de 12 kilomètres, comme tout le monde. Rapidement, un premier check point. «Là, la situation s’est empirée pour les étrangers. On a dû former un corridor, bloqué par les armes des soldats, comme du bétail. “Je vais tirer”, ils disaient, en mettant des coups de crosses!», explique Stephan. Juste à côté d’eux, les femmes et les enfants ukrainiens défilaient sans difficulté. «On a passé presque deux jours au premier check point, debout, sans manger, sans eau, sans douche et dans le froid.»

Une barrière longeant la frontière ukrainienne et polonaise, le 27 février. | Robin Tutenges

«Les Ukrainiens qui fuyaient regardaient, mais ils ne faisaient rien», affirme l’un des quatre Camerounais, qui a passé dix ans en Ukraine. | Robin Tutenges

Poussé à bout, le groupe de Camerounais a finalement compris comment s’en tirer: en payant les soldats les plus agressifs. «Ils ne te demandent pas de l’argent frontalement, mais ils te mettent dans des conditions telles que tu es obligé de payer pour que ça s’arrête.» Le groupe déboursera finalement 1.000 hryvnia (environ 30 euros) une première fois, puis 100 dollars au deuxième check point. «À un moment, je me suis demandé si j’étais un être humain», se questionne d’une voix basse le Camerounais.

«Ils donnaient de la nourriture aux Ukrainiens, pas à nous»

Il n’y a pas besoin de chercher bien loin pour trouver des témoignages similaires. À quelques mètres de Stephan, un groupe de cinq Népalais raconte leur voyage en enfer. «C’est simple, il y a d’un côté la file des Ukrainiens, de l’autre celle des étrangers. D’un côté on les laisse tranquilles, de l’autre on les traite comme des animaux», s’exclame Padma, une jeune Népalaise qui étudiait la médecine en Ukraine. Comme elle, des dizaines de milliers d’étudiants étrangers résidaient dans le pays d’Europe de l’Est, venant principalement du Maroc, d’Égypte, d’Inde ou encore de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. Beaucoup d’entre eux font désormais partie des 280.000 exilés qui ont déjà rejoint la Pologne depuis le début du conflit.

La Népalaise n’arrive pas à se calmer. Ses amies ont loupé quatre fois le train, «parce qu’ils ne mettaient que les Ukrainiens dedans», affirme-t-elle, tout en rassemblant ses affaires près de tentes blanches installées à Medyka, l’un des postes de frontière les plus empruntés par les réfugiés. Au total, ils attendront 24 heures pour enfin grimper dans un wagon.

Padma et ses amis népalais viennent tout juste d’arriver à Medyka, le 28 février. | Robin Tutenges

«On était comme des singes», ajoute la jeune femme, en expliquant s’être retrouvée bloquée à quelques kilomètres de la Pologne, après son voyage en train. «Il donnait de la nourriture aux Ukrainiens, pas à nous.» Un de ses amis l’interrompt en criant: «On leur a même proposé de l’argent! Mais ils disaient qu’il n’y avait plus rien.» Après 36 heures sans manger, le groupe a finalement été accueilli par la police polonaise, avec de l’eau et à manger. «Eux ils nous ont bien traités», ajoute Padma. «Rien que leur façon de nous parler n’avait rien à voir», renchérit Milan, un autre Népalais. Mais même côté polonais pourtant, certains commencent à dénoncer un accueil bien plus froid à leur égard, comparé à celui réservé à leurs homologues ukrainiens.

Le tri des réfugiés en fonction de leur origine commence à faire du bruit sur les réseaux sociaux, où les hashtag #AfricansInUkraine ou encore #IndiansInUkraine ont fait leur apparition à côté des vidéos montrant ces discriminations. Une sorte de cri d’alarme en ligne visant à alerter sur le sort des milliers de ressortissants de pays d’Afrique et autres qui sont encore bloqués aux frontières ukrainiennes, empêchés de quitter le pays. Pourtant, filmer ce type de vidéo ne serait pas sans danger.

«Si tu sors ton téléphone pour filmer, ils [les soldats ukrainiens] deviennent comme des fous, ils te menacent pour que tu ne montres pas ce qui se passe. On voulait filmer, montrer quand on nous disait: “pas les Noirs”», explique Blaise*, un étudiant ivoirien qui a laissé derrière lui six ans de vie en Ukraine. L’homme peine à marcher. «Regardez notre démarche! On vient de passer des jours debout, en ligne, sans pouvoir s’allonger. Tandis que les Ukrainiens étaient mieux traités», glisse quelques mètres plus loin Rohit, un ressortissant indien qui se réchauffe près d’un feu improvisé.

Des réfugiés tout juste arrivés d’Ukraine se réchauffent près d’un feu à Medyka, en Pologne, le 28 février. | Robin Tutenges

Des Polonais et autres nationalités, principalement européennes, sont venus à Medyka pour distribuer des produits de première nécessité et de la nourriture aux exilés, le 27 février. | Robin Tutenges

Double peine

Sous une bâche installée par des Polonais venus prêter main-forte à tous les exilés, Yren, une Congolaise, temporise. «Pour les femmes étrangères, c’était déjà un peu mieux que pour les hommes.» De l’autre côté de la frontière, des milliers d’Ukrainiens sont également bloqués dans le froid pendant des heures, et les douaniers veillent toujours à empêcher les hommes de 18 à 60 ans de sortir du pays. Tout le monde ici a vu des familles ukrainiennes obligées de se séparer, ou même rebrousser chemin, avec femmes et enfants, pour ne pas se diviser.

La jeune femme emmitouflée dans une couverture boit une gorgée de soupe chaude, et ajoute: «On nous laissait un peu plus tranquilles les femmes, et moi on ne m’a pas frappée. Mais il y avait quand même des animaux domestiques qui passaient devant nous.»

Pour les personnes racisées, fuir l’Ukraine de la sorte est comme une double peine. «À Kiev, j’étais terrifié. La situation était horrible, avec les tirs, les couvre-feux… Tous les comptes des étrangers ont été bloqués, ma carte ne marchait plus. Tout s’est écroulé», explique Joseph* originaire d’Afrique subsaharienne. Un traumatisme qui n’arrivera finalement pas seul. «Sur la route, la police m’a tapé avec une crosse de fusil pour essayer de garder la ligne. Ils ont terrorisé les gens, tout le monde tombe malade de l’autre côté. Honnêtement, j’ai cru que je n’y arriverais jamais.»

Joseph* a quitté Kiev et compte partir au plus vite en Algérie rejoindre sa famille. | Robin Tutenges

Les discriminations envers ces exilés posent aussi question pour l’avenir. Quel accueil les pays européens réserveront-ils aux réfugiés non ukrainiens –et même ukrainiens– qui ont fui ce conflit meurtrier? Une question d’autant plus importante au vu du nombre de déplacés potentiels, qui pourrait atteindre les 7 millions, selon l’ONU. Avec cet exode massif et les crises humanitaires qu’elles induisent, il y a un risque que la distinction entre les exilés se poursuive en Europe, prolongeant l’expérience traumatisante des réfugiés.

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De son côté, Stephan et ses amis camerounais ne savent pas encore de quoi seront faits les jours qui se profilent. «Pour l’instant, on doit trouver un bus pour partir loin de la frontière», explique-t-il en regardant devant et derrière lui, en espérant apercevoir l’un des véhicules en partance pour Przemyśl. «Je veux juste m’allonger, et me reposer. Je n’en peux plus.» Se reposer avant de reprendre la route, dans un voyage qui est encore loin d’être terminé.

*Les prénoms ont été changés.





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