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«On donne un côté intello à la BD, comme s’il fallait s’excuser d’en faire»


Depuis cinquante ans, il cartonne en librairie avec les séries « Léonard », « Clifton » ou « Robin Dubois ». Nous sommes allés à sa rencontre en Belgique.

Il s’est fait avoir, comme le bleu qu’il était. Quand, en 1963, Mme Liégois envoie les croquis de son fils Philippe au journal « Spirou », c’est évidemment sans prévenir le garçon de 16 ans qu’il était. « Sur le moment, j’étais fâché, ces dessins n’étaient pas assez aboutis, se souvient le futur Turk. Mais c’est ce qui m’a permis d’avoir ma chance. » Philippe a alors Franquin pour modèle, « parce que j’aimais les choses bien faites. Mais en réalisant que je ne l’égalerais pas, j’ai trouvé mon style ». Chez Dupuis, Philippe croise la route du scénariste Bob de Groot : « On était sur la même longueur d’onde, on rigolait devant Tex Avery, mais c’est en regardant le “Robin des Bois” d’Errol Flynn, tellement désuet, que nous est venue l’idée de créer Robin Dubois. »

Extrait d'"Un amour de génie", 53e album de "Léonard".


Extrait d'”Un amour de génie”, 53e album de “Léonard”.


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Les deux jeunes hommes possèdent un sens du gag inédit et se font repérer par Greg, rédacteur en chef de « Tintin », qui leur confie la dernière page du journal. « On a été numéro un du référendum des lecteurs pendant huit ans ! » Début 1973, le duo se voit proposer un surprenant défi : donner un nouveau souffle à « Clifton », abandonné par son créateur. « On a eu pas mal de sueurs froides… » Turk a surtout la chance de dessiner vite et bien. « Greg nous demandait toujours de faire des trucs pour l’avant-veille, à cause de ça, j’ai pris l’habitude d’aller droit au but. »

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Je vois bien, sur les réseaux sociaux, que ce ne sont pas des jeunes qui me suivent

Quand Bob de Groot lui suggère de raconter l’histoire de Léonard de Vinci en BD, Turk adore l’idée. « La base de la série, c’est que Léonard a tout inventé. Bob a fait entrer l’anachronisme dans l’affaire, et c’est devenu un phénomène. » Si Dargaud publie un premier album en 1977, c’est dans les pages de « Pif Gadget » que les gags du savant fou vont faire hurler de rire la jeunesse d’alors, et « Léonard » devient l’une des séries d’humour les plus vendues. En 2016, pourtant, l’aventure aurait pu se terminer. « L’éditeur a estimé qu’il fallait changer de scénariste. Je n’ai pas eu mon mot à dire. Avec Bob, on ne se voit plus, c’est dommage, parce qu’on s’entendait super bien… » Le lecteur, lui, n’y a vu que du feu quand Zidrou a repris le scénario. Léonard fait désormais rigoler des générations nostalgiques… « Je vois bien, sur les réseaux sociaux, que ce ne sont pas des jeunes qui me suivent, se désole Turk. Le manga a capté toute leur attention. Pas mon truc… » On sent même une pointe d’agacement envers le succès des romans graphiques, peu exigeants question dessin. « On essaye de donner un côté intello à la BD, comme s’il fallait s’excuser d’en faire. Or il n’y a pas besoin de se cacher derrière des termes superflus. »

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Demain, Turk espère retrouver « Clifton » et continuer de faire vivre son Léonard, dont il vient de publier le 53e album. Installé derrière sa palette graphique, sa femme – coloriste – à ses côtés, Philippe savoure le chemin parcouru. Lui, l’ami de Tibet, ne veut ni la gloire ni la reconnaissance. « Les prix, je m’en fous, du moment que j’ai mon prix à la planche. En revanche, je ne céderai pas Léonard, j’ai vu tellement de catastrophes dans certaines reprises… », dit-il, fier… comme un Turk. 

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