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«Je lutte contre la pornographie de la violence»


À 68 ans, l’auteur de « Cartel » achève sa carrière sur une ultime trilogie criminelle, dont sort le premier tome, « La cité en flammes ». Rencontre avec un auteur qui a porté le polar jusqu’aux sommets littéraires.

Il aurait pu se contenter d’être l’honnête auteur des aventures du détective Neal Carey, parues au début des années 1990. Mais, en 2005, l’ex-détective Don Winslow a basculé dans le monde des grands écrivains de littérature noire en publiant, à 51 ans, « La griffe du chien », soit la lutte à mort entre Art Keller, agent de la DEA, et son ennemi intime, le baron de la drogue Adan Barrera. Une tragédie shakespearienne, à la hauteur du « Quatuor de Los Angeles » de James Ellroy. Car à travers ce roman, suivi du magistral « Cartel » dix ans plus tard, et conclu par « La frontière » en 2019, Winslow a jeté trois pavés dans la mare d’une Amérique gangrenée par l’argent des narcotrafiquants, et a dévoilé la réalité sanglante des rapports Nord-Sud. Aujourd’hui, Winslow tire sa révérence avec une trilogie criminelle placée sous le sceau d’Homère et de Virgile. Une façon de s’inscrire définitivement dans le panthéon des meilleurs auteurs de polar.
Paris Match. Votre dernière trilogie est-elle aussi ambitieuse que votre série sur les cartels de la drogue ?
Don Winslow. Elle sera moins ample, mais elle est aussi ambitieuse à sa manière, car j’en ai écrit les premiers chapitres il y a vingt-sept ans. J’ai repris et abandonné plusieurs fois “La cité en flammes”, ça ne fonctionnait pas. Sans doute parce que l’action se situe dans le Rhode Island, où j’ai grandi… J’avais besoin de m’en éloigner aussi bien dans le temps que géographiquement.

Vous vous inspirez de la guerre de Troie pour raconter la lutte entre un gang d’Irlandais et des mafieux italiens. Les auteurs classiques sont pertinents jusque dans le roman noir ?
Oui, leurs thèmes sont universels. Il s’est produit la même chose qu’avec Hélène de Troie là où j’ai grandi. Lors d’une beach party, le membre d’un clan irlandais saoul a fait du rentre-dedans à la petite amie d’un mafieux italien. Celui-ci l’a battu si violemment qu’il a passé des semaines à l’hôpital. Des représailles ont eu lieu et, de vengeance en vengeance, le conflit a duré dix ans et coûté la vie à 40 personnes !

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La fiction et la réalité se font-elles à ce point écho ?
Elles marchent main dans la main. En lisant “L’Iliade”, je me suis dit : “Bon sang, mais je connais cette histoire, elle s’est passée dans mon quartier !” Il fallait donc que je m’en empare…

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Ce goût pour la littérature, il date de votre enfance ?
Ma mère était bibliothécaire. J’ai eu le droit de tout dévorer, sans interdits. J’ai commencé à lire Hemingway vers 11-12 ans. Quant à mon père, c’était un marin qui avait parcouru le monde. Je me cachais le soir sous la table pour entendre ses histoires pleines de bruit, de fureur et de capitaines complètement fous !

L’oralité a donc joué un rôle aussi important que l’écrit pour vous ?
Oui. D’ailleurs, dès mes 12 ans, je suis devenu acteur et je me produisais sur scène. Très tôt, j’ai été familier de la force des mots. Lire n’est pas une activité seulement intellectuelle mais aussi physique !

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Comme Flaubert, vous “gueulez” les passages que vous avez écrits ?
Je lis tous mes dialogues à voix haute, pour entendre si mes phrases sonnent juste. Lors d’une scène d’action, je veux que mes mots claquent [il frappe dans ses mains]. Pour les scènes d’amour ou de tristesse, je veux qu’ils aient une texture délicate, douce…

Sans le jazz, je n’aurais pas compris comment écrire un roman policier

Vous parlez comme un musicien !
Le jazz m’a énormément influencé. Sans cette musique, je n’aurais pas compris comment écrire un roman policier. Le genre a une règle intangible : la fin doit être surprenante et inévitable. C’est totalement contradictoire ! Ce paradoxe m’a hanté pendant des années, jusqu’au jour où j’ai entendu le grand saxophoniste Sonny Stitt interpréter son classique “Everything Happens to Me”. Je savais sur quel accord le morceau s’achèverait, le chemin pour y parvenir m’a pourtant bluffé. J’ai alors pris conscience qu’il fallait finir un polar dans la tonalité attendue, mais que les images et les mots employés pour aboutir au dénouement inéluctable devaient surprendre. Heureusement que j’ai relu “Corruption” juste avant qu’il ne parte à l’imprimerie : je terminais sur une fausse note, j’épargnais mon héros à la fin, alors qu’il devait mourir.

Pourtant, les lecteurs aiment que les histoires se terminent bien, non ?
Oui, mais là j’avais fait vibrer la mauvaise corde. J’ai rappelé l’éditeur qui m’a dit : “Mais enfin ! Pourquoi veux-tu changer ? J’adore le dénouement !” Je n’ai pas cédé, il fallait que je réécrive les quarante dernières pages et sacrifie mon personnage… même si je l’aimais.

Quand j’étais détective, j’avais en face de moi des meurtriers de la pire espèce

Vous avez été détective privé pendant quinze ans. Cela vous a aidé dans votre travail d’auteur ?
Pas à mes débuts à New York, où je ne faisais que traquer des pickpockets, des junkies et des fugueurs. Plus tard, en Californie, j’ai bossé sur des fraudes, des homicides, j’ai rencontré des victimes, des policiers, des juges et des criminels. J’avais en face de moi des meurtriers de la pire espèce. Ça a nourri mes livres, mais le plus utile, ç’a été d’employer les mêmes méthodes d’enquête : j’ai potassé les rapports de police, ceux du FBI, de la CIA, les retranscriptions de procès… des milliers de p… de pages ! Et j’ai traîné avec des gangsters et des trafiquants de drogue de San Diego. Les techniques sont finalement assez identiques.

Votre trilogie des cartels, commencée en 2005 avec “La griffe du chien” et qui s’est conclue en 2019 avec “La frontière”, a été une sacrée montagne à gravir. Comme James Ellroy, vous aviez l’ambition de réécrire l’histoire de l’Amérique à travers celle du trafic de drogue ?
Je n’ai jamais eu l’intention de me lancer dans une telle trilogie. “La griffe du chien” m’a demandé six ans de recherches et d’écriture et a presque mis fin à ma carrière d’auteur. Car laisser passer autant de temps entre deux livres, c’est quasiment du suicide ! Ma femme, Jean, m’a dit que j’étais au bout du rouleau, en pleine dépression… Je lui ai répondu : “Ne t’inquiète pas, maintenant je vais écrire des histoires de joyeux surfeurs de San Diego…” Et là, toute la merde s’est remise à pleuvoir. Entre 2004 et 2014 il s’est produit au Mexique une nouvelle vague de violence d’une ampleur inouïe… J’ai alors pensé que j’étais capable d’en expliquer les raisons sous la forme d’un autre roman.

Parce qu’un romancier peut se rendre là où les journalistes ne peuvent aller ?
Exactement. N’en prenez pas ombrage, mais c’est une chose de parler d’immigration illégale en une, c’en est une autre lorsque je vous fais faire le voyage avec un gamin de 10 ans arrivé clandestinement, sur le toit d’un train. Avec “Cartel”, j’ai fait l’expérience la plus horrible de ma vie… et j’ai à nouveau décidé qu’on ne m’y reprendrait plus. Hélas, il y a eu l’élection de Trump. Et les mensonges les plus monstrueux ont été proférés contre les immigrés, ce qui m’a rendu dingue ! Trump parlait de mes amis, de mes voisins, de gens que j’aime ! Il les traitait de voleurs, de tueurs, de violeurs ! [Il tremble d’émotion.] Il fallait que je le combatte, que je retourne au charbon avec “La frontière”.

Trump avait même promis que son mur allait arrêter l’immigration clandestine…
Ce fils de p…, ce babouin était en train de dire aux parents d’enfants qui sont morts d’overdose qu’il allait régler le problème en érigeant un mur, alors qu’il sait très bien que c’était un énorme mensonge ! Désolé si je m’énerve, mais toutes les quinze secondes un chargement de drogue passe la frontière, personne ne peut arrêter un tel flux. Bâtir un mur, quel intérêt ? À part augmenter encore les profits des cartels, qui contrôlent les frontières…

Vous fixez-vous des limites lorsque vous devez décrire la cruauté extrême des sicarios ?
J’essaie d’écrire des fictions réalistes, et je n’ai rien contre mes confrères qui font des polars où les morts s’accumulent. J’ai vu la réalité des morts par balle, et il n’y a vraiment rien de sympa là-dedans. Je lutte contre la pornographie de la violence. Mais je me suis aperçu en cours d’écriture de “Cartel” que j’y devenais insensible : je regardais les photos d’autopsie de façon froide, technique, j’observais quelle était la position des corps sur la scène de crime…

Des Mexicaines se sont dressées contre les cartels, contre l’armée, contre le gouvernement

Vous aviez l’impression de perdre votre sensibilité ?
Totalement. Alors je me suis dit qu’il était plus important de s’intéresser aux victimes, de comprendre le contexte qui a abouti à leur fin tragique. Je ne veux pas me contenter de “pan, t’es mort !” mais montrer la douleur des familles. En écrivant le dernier tome, “La frontière”, j’ai reçu trois coups de fil m’apprenant le meurtre de Mexicains dont je racontais la vie en fiction.

Dans “Cartel”, vous montriez surtout les conséquences de ces carnages sur les femmes…
[Au bord des larmes.] Oh oui… car ce sont des histoires véridiques, tout ce qui est dans ma trilogie s’est produit d’une façon ou d’une autre, même si je l’ai transposé : le courage de certaines Mexicaines est incroyable, elles se sont dressées contre les cartels, contre l’armée, contre le gouvernement. L’une d’elles, que j’ai connue, s’était fait tirer dessus à plusieurs reprises par les cartels. Après la troisième tentative de meurtre, à peine sortie de l’hôpital, elle avait convoqué les télés et exposé ses cicatrices en lançant : “Vous ne m’arrêterez pas !” La quatrième fois, les tueurs ont réussi à l’abattre… Dans “Cartel”, je n’ai pas pu me résoudre à la faire mourir, j’ai sacrifié le journaliste qui l’aide… la scène la plus dure que j’ai jamais eue à écrire, ça m’a brisé le cœur.

Vous devez être pessimiste sur la nature humaine, non ?
J’ai éprouvé ce sentiment pendant une période de ma vie, mais elle est désormais derrière moi. Car si on regarde l’existence avec pessimisme ou cynisme, comment peut-on se lever le matin ? Ou alors il faut se suicider… La nature humaine est double et, dans les mythes et légendes, il y a toujours l’histoire de loups, de chiens ou de lions tapis à l’intérieur de nous. Il y a parmi ces animaux une bête en colère. Tout dépend du choix que l’on fait de la nourrir ou non.

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“La griffe du chien”, c’était déjà un peu ça, donc ?
C’est vrai. Il aurait été facile, après vingt-trois ans à couvrir la lutte antidrogue, de nourrir mes démons, car cela a été mon pain quotidien. Et pourtant, à côté de chez moi, il y a une école élémentaire où j’ai mis en scène Shakespeare avec les gamins de la vallée, et ils en ont fait ce qu’ils voulaient, à savoir une comédie musicale, moi qui déteste ça ! [Il rit.] OK, cool. Ça, ça nourrit l’autre chien ! C’est mieux que ces mômes qui regardent sur leurs écrans des vidéos de décapitation…

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Vous venez de déclarer sur Twitter que vous preniez votre retraite de romancier. Écrire, pour vous, n’est plus une nécessité ?
On verra… mais les trois romans de “La cité en flammes”, que je viens d’achever, seront sans doute les derniers livres que je publierai, même si écrire a été pendant la plus grande partie de ma vie une addiction. Je savais en me lançant que je suivais une voie difficile, et ceux qui me présentent comme l’auteur “au succès foudroyant” m’amusent, moi qui n’ai vraiment eu du succès qu’après 50 ans. J’aurais mieux fait de suivre un programme de désintoxication en douze étapes : “Bonjour… Je m’appelle Don Winslow et je veux écrire un roman !” “Oh non, renoncez !” [Il rit.] 

“La cité en flammes”, de Don Winslow, éd. Harper Collins, 380 pages, 21,90.



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