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Eugenia Errázuriz, seconde mère de Picasso, Marie Kondo de Proust et papesse du minimalisme


Tout visionnaire doit s’attendre à des réactions d’incompréhension, sans garantie de succès. Jouer les phares dans la nuit pour l’avant-garde? C’est se condamner, aurait pu la mettre en garde Oscar Wilde, à «la punition d’apercevoir l’aurore avant les autres».

Chacun des poulains d’Eugenia Errázuriz (1860-1951) est parvenu à imposer son style. Tous ont rendu hommage à son influence. Cela n’a pas sauvé leur éclaireuse (bien plus qu’une muse) des abysses de l’oubli. Mais elle n’aurait pas songé à s’en offusquer: la fin de sa vie a été consacrée au Tiers-Ordre Franciscain.

Une richissime femme du monde à la beauté célébrée par les plus grands artistes qui devient nonne laïque, admettons que c’est rare. Mais Eugenia maîtrise la distinction entre banalité et simplicité: en guise de chasuble, elle portera une stricte petite robe noire dessinée par Coco Chanel. On lui reconnaîtra une certaine suite dans les idéaux. Ce long chemin de soustraction, elle l’a suivi toute sa vie.

Eugenia est née en Bolivie, une cuillère d’argent dans la bouche. Littéralement, pourrait-on dire: ce sont les mines d’argent qui ont assuré la colossale fortune de son père. En 1898, la guerre civile éclate et la famille se réfugie au Chili. Élevée par des nonnes britanniques à Valparaíso, Eugenia développe les prémices de son sens esthétique: son exigence du raffinement s’allie au goût de l’épure.

Le gai Paris

Elle a tout juste 20 ans quand elle épouse José Tomás Errázuriz, diplomate dont le père et le grand-père ont tous deux été présidents du Chili. Dans sa somptueuse hacienda, Eugenia met au monde des enfants et s’ennuie à mourir. Elle qui refuse de parler une autre langue que l’anglais ou le français rêve de quitter l’Amérique du Sud. La passion de son époux pour la peinture lui permet de le convaincre: ils s’installent à Paris, où leur beau-frère occupe la fonction de consul du Chili.

L’arrivée d’Eugenia à Paris ne passe pas inaperçue: sa beauté rare lui vaut d’être courtisée par tous les peintres à la mode, qui rêvent de la croquer –et de soutirer une commission à son riche mari. Eugenia prend la pose pour Giovanni Boldini (à qui le musée du Petit Palais consacrera une rétrospective cet été), Jacques Helleu, Jacques-Émile Blanche ou le grand John Singer Sargent. Ce célèbre tableau accroché au MET de New York est l’un des nombreux portraits qu’il fera d’Eugenia.

Au fil des œuvres, plus que la joliesse de ses traits, c’est son défi des conventions qui s’impose aux regards: Eugenia sourit à pleines dents, sans réserve. Sa tenue est dénuée de froufrous et dentelles, le décor est d’une austérité inédite. Quand ses contemporaines se font immortaliser arborant de chatoyantes étoffes colorées, embijoutées, engoncées dans d’opulents décors qui vantent leur statut, Eugenia Errázuriz vide la pièce. Plus choquant encore, elle se vêt de noir! Avec son air radieux, la Lady in Black de Sargent ne semble pourtant pas porter le deuil.

Quand Proust découvrait le cubisme…

Elle jouit d’une certaine liberté: suffisamment riche pour se permettre de vivre selon ses désirs, et suffisamment intelligente pour fuir les mondanités et les ragots. Ce qui l’intéresse, ce n’est pas la mode mais de capter l’air du temps, voire le devancer. Chez elle, on croise l’étonnant compositeur Gabriel Fauré, des peintres, des intellectuels. Non par snobisme, mais bien par goût: la curieuse Eugenia finance les expérimentations d’Igor Stravinsky et Serge de Diaghilev pour les Ballets russes. Elle a du flair, il faut l’admettre. Bientôt, Matisse, De Chirico, Miró ou Picasso en peindront les décors.

Picasso, justement, fera partie de ses protégés, comme Jean Cocteau ou le poète Blaise Cendrars. Mais avec le peintre espagnol se forgeront des liens forts, une amitié de trente ans, au cours desquels il la peindra pas moins de vingt-quatre fois. C’est Cocteau qui les présente l’un à l’autre en 1916. Eugenia a 56 ans, lui vingt de moins.

José, atteint de tuberculose, passe beaucoup de temps en Suisse. Le couple en profite pour se séparer discrètement. Aux yeux d’Eugenia, les paysages que peint son mari sont à l’image de sa personnalité: ternes et sans surprise.

La voilà désentravée, plus rien ne peut la freiner. Elle acquiert un portrait abstrait d’Eva Gouel, grand amour de Picasso qui a succombé à la tuberculose l’année précédente. Puis suivent l’Homme à la pipe et deux autres pièces cubistes. Le style tranche radicalement avec les œuvres plus traditionnelles qui figurent dans sa collection. Marcel Proust est à ses côtés, chez elle, lorsqu’elle déballe et découvre l’un des tableaux. Il fait d’Eugenia un de ses personnages de La Recherche, touchée par «l’art comme par la Grâce divine», qui emplit ses appartements de toiles modernistes et héberge un peintre cubiste.

…et que Picasso se prenait pour Banksy

Si Picasso la considère comme «sa seconde mère» (quand elle se présente comme «sa vieille admiratrice»), c’est parce que sa mécène joue un rôle décisif dans sa vie professionnelle comme personnelle. Eugenia lui présente Diaghilev, qui lui commande des décors pour les Ballets russes. Tandis qu’il travaille sur le ballet à Rome, l’artiste tombe amoureux de la danseuse Olga Khokhlova.

La Bolivienne est une formidable visionnaire. Elle «jette tout et continue de jeter», gardant uniquement ce qu’elle idolâtre.


Ils se marient en 1918 et passent leur lune de miel dans la maison qu’Eugenia a louée à Biarritz, la Mimoseraie. Pablo et Olga occupent le deuxième étage, et Eugenia aménage même un studio pour son protégé. Dans un grand élan de bonheur, il décore les murs de la maison de fresques. Eugenia Errázuriz a toujours fait preuve d’un esprit pratique: en découvrant les œuvres, elle s’inquiète de ce que pensera le propriétaire! Son fils achète la maison et la lui offre; les fresques sont sauves.

Ce même été à Biarritz, elle lui présente le marchand d’art Paul Rosenberg, qui représente Georges Braque et Henri Matisse. Rosenberg lui propose un contrat d’exclusivité et l’installe à Paris. Il a l’idée, pour s’attaquer à une clientèle internationale fortunée, de s’associer à Nathan Wildenstein, qui possède des galeries à Paris et New York. Eugenia l’ignore (à moins qu’elle le pressente), mais elle vient de le propulser dans la légende.

Une maison «de paysan, très propre et très pauvre»

Si Pablo Picasso s’est senti le pinceau baladeur à la Mimoseraie, peut-être était-ce inconsciemment mu par le désir de remplir le vide? Depuis 1910, la passion d’Eugenia pour le minimalisme s’exprime pleinement. Ses maisons et appartements adoptent un décor particulièrement épuré, à l’encontre des conventions de son milieu. Les meubles sont rares, mais les matériaux choisis avec soins, comme les œuvres d’arts exposées.

Elle a horreur des bibelots, bannit les tapis, et met un point d’honneur à soigner ses cuisines –une pièce aussi importante que le salon, assure-t-elle. Comme dans ses goûts musicaux, littéraires et artistiques, la Bolivienne est une formidable visionnaire. Elle «jette tout et continue de jeter», gardant uniquement ce qu’elle idolâtre –adoptant ainsi cent ans avant Marie Kondo le credo qui fera la fortune de la consultante japonaise. Munie d’un compte Instagram, Eugena Errázuriz serait devenue la plus importante influenceuse de son époque.

Chez elle, ni passementeries ni fauteuils dodus tendus de velours. Les siens sont en lin et leurs lignes sont intemporelles –un terme alors jamais usité dans l’architecture intérieure française. C’est bien simple (sans mauvais esprit): elle aime la Mimoseraie dépouillée au possible, «comme une maison de paysan», très «pauvre et propre».

La faiseuse de goût

Le pianiste Arthur Rubinstein raconte sa première visite de l’appartement nouvellement acquis par Eugenia en 1918, avenue Montaigne: deux Picasso et des chaises, qui l’intriguent. Eugenia s’anime: ne sont-elles pas belles? Ce sont celles que les promeneurs peuvent louer au bois de Boulogne. Elles lui ont tapé dans l’œil, et la rumeur prête à Cocteau et ses amis d’en avoir volé quelques-unes pour les vendre à Eugenia.

Des chaises de jardin en acier, dans un salon? Quelle drôle d’idée… qui inspirera Jean-Michel Frank, un autre de ses célèbres protégés. Le cousin d’Anne Frank deviendra l’architecte d’intérieur et designer le plus coté de l’entre-deux-guerres (il se suicidera en 1941). Chantre de l’Art déco, il est réputé pour son mobilier aux lignes pures et aux matériaux luxueux.

Combien de tendances Eugenia Errázuriz a-t-elle lancées? Elle qui n’était guère attirée par la mode, elle l’a pourtant influencée.


Comme Eugenia qui détourne les objets et matériaux, il trouvera une nouvelle application pour la marqueterie de paille jadis cantonnée aux bibelots honnis par cette faiseuse de goût: il en tapissera murs et meubles, lesquels s’arrachent aujourd’hui aux enchères. Son style faussement minimaliste, ses matières somptueuses et ses tons neutres («6.000 tons de beige») mettaient en valeur les collections d’œuvres d’art de ses riches clients.

Une allure qui tranchait avec le modernisme épuré et coloré prôné par Le Corbusier, qu’Eugenia appréciait aussi. Leur ami commun, Blaise Cendrars (suisse, comme l’architecte), les a rapprochés l’un de l’autre. Eugenia lui commande une maison, qui ne verra malheureusement pas le jour. La suite est étonnante: le projet, doté d’un étonnant toit-papillon, inspirera plus tard l’architecture iconique de la ville de Palm Springs en Californie.

Le rose indien de Schiaparelli? Shocking!

Combien de tendances Eugenia Errázuriz a-t-elle lancées? Elle qui n’était guère attirée par la mode, elle l’a pourtant influencée. À Biarritz, pendant la guerre, elle rencontre Coco Chanel. La jeune couturière, freinée par la pénurie de tissu, a l’idée de détourner le jersey réservé aux sous-vêtements masculins pour habiller les femmes. Eugenia aime son audace, et Coco Chanel s’inspirera à son tour de son style minimaliste.

Photographiée par Man Ray au cours d’un bal costumé aux côtés de Picasso, Eugenia devient pour la presse française une incarnation de «la mode de demain». Quelle ironie!

Quant à l’ennemie jurée de Chanel, Elsa Schiaparelli, elle aussi a bénéficié du goût sûr et inspiré d’Eugenia. Cette dernière lui montre les étoffes ramenées d’Amérique du Sud pour leur typique rose «indien», vif et exultant… Schiaparelli en fait sa couleur-signature, le «Rose shocking», plus tard détournée par Yves Saint Laurent ou portée par Marilyn Monroe dans la plus célèbre scène du film Les hommes préfèrent les blondes d’Howard Hawks.

Eugenia lui préférait le noir, comme sa petite robe Chanel, ultime vestige des années heureuses. La fortune a fini par se tarir, les tableaux ont été vendus et la menace du deuxième conflit mondial l’a poussée à céder aux supplications de ses enfants de les rejoindre en Amérique du Sud. Elle y est morte à l’âge de 91 ans, renversée par une voiture.

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L’histoire a peu ou prou oublié cette formidable influence, dont le photographe Cecil Beaton a écrit en 1954 que son «impact sur le goût des cinquante ans passés a été tellement gigantesque que c’est elle qu’il faudrait créditer pour l’esthétique des intérieurs modernes en décoration, et beaucoup de concepts de simplicité, aujourd’hui admis comme norme». Dont acte.



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