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Dans le monde des séries, difficile d’être une femme qui vieillit


Lorsque Piper, l’héroïne d’Orange is the New Black, découvre le monde de la prison, elle apprend qu’à côté de groupes identifiés comme «les Blacks» ou «les Latinas», il y a «les Vieilles». Ces dernières sont considérées comme inclassables, quelle que soit leur communauté. Elles sont «celles auxquelles personne ne prête attention».

Car s’il y a un âge biologique, l’âge social catégorise. Pour reprendre Bourdieu, «la frontière entre jeunesse et vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de lutte», un enjeu de représentation. De ce point de vue, ces vieilles femmes-là semblent avoir perdu la lutte.

Le constat est sévère. Pourtant, au-delà des dévouées grand-mères (Suits) ou des méchantes belles-mères (Desperate Housewives), la richesse des rôles laisse à désirer. On observe une majorité de personnages secondaires qui ne représentent l’évolution de la population ni en pourcentage ni en diversité.

Plusieurs actrices célèbres dénoncent cette invisibilité. En France, l’AAFA (Actrices et Acteurs de France Associés) publie des statistiques qui donnent raison à cette colère.

Pourtant, il semblerait que les séries offrent des espaces plus ouverts à la diversité. De nombreuses actrices s’y expriment dans des rôles qui interrogent les stéréotypes liés au vieillissement des femmes.

La lutte s’organise autour de points clefs que nous allons définir.

Refuser l’âgisme ou l’absence de rôles

Dans Hamishim – Cinquante, Alona, scénariste, refuse de rajeunir son héroïne quinquagénaire comme le demandent les producteurs, pour lesquels «c’est trop demander aux spectateurs». Dans Grace et Frankie, Grace, 70 ans, hurle sur le vendeur qui l’ignore obstinément au profit d’une jeune cliente. Ces deux séries pointent l’âgisme: une attitude de préjugés négatifs face au processus du vieillissement et aux personnes âgées, définie par Butler.

Plus spécifiquement, elles s’intéressent à la perception du vieillissement des femmes, tenace en préjugés misogynes. Dès la sortie de la fécondité, les femmes entreraient dans une forme de déchéance décrite par Freud ou Weiniger. Simone de Beauvoir, elle-même, parle durement de ses 50 ans. «Je comprends la Castiglione qui avait brisé tous ses miroirs», écrit-elle.

Le cinéma en a fait d’ailleurs un sous-genre de l’horreur, l’hagsploitation («hag» signifiant «vieille peau») où domine le personnage de la vieille femme hystérique, codifiée dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane? (1962). Mais quelles autres propositions de rôles reçoivent les femmes en général? Sur le tournage de Baby Jane que relate la série Feud, Joan Crawford (jouée par Jessica Lange) est catégorique: «que des ingénues, des mères ou des gorgones».

Le constat s’avère d’autant plus cruel qu’il est genré, car moins éliminatoire pour les hommes. On retrouve à l’écran le double standard du vieillissement énoncé par Susan Sontag, qui se manifeste dans le déséquilibre des couples. À un acteur d’âge mûr est associé une partenaire de vingt à trente ans sa cadette, comme l’a montré encore dernièrement le film Eiffel.

Jouer avec le stéréotype de la ménopause rédhibitoire

Intériorisée comme une dégradation, la ménopause marque un difficile passage de frontière pour les héroïnes. Dans Hamishim, Alona devient dépressive, et dans Sons of Anarchy, Gemma entre dans une violente colère et agresse une jeune rivale. Aucune ne regrette la possibilité d’une maternité, mais toutes éprouvent la «hantise de la péremption», pour citer Mona Chollet.

A contrario, la grossesse tardive représente une remise en cause sociale jubilatoire sur le plan fictionnel. La grossesse de Jean (Gillian Anderson) dans Sex Education suscite la colère irrépressible de son fils, si ouvert d’esprit par ailleurs. Celle de la septuagénaire Nona dans Nona et ses filles bouleverse tous les codes jusqu’à l’inattendu.

Ce type de grossesse renvoie malicieusement à un corps vieillissant, mais vivant et à une sexualité féminine active, bousculant ainsi bien des clichés.

Sortir du cliché de la vieille dame indigne

Parmi ces clichés, il y a celui de la vieille femme indigne.

Dans Six Feet Under, la veuve Ruth est tiraillée entre ses anciens rôles de mère et d’épouse, et son envie de se libérer du patriarcat. À l’instar de la Vieille dame indigne de Brecht, prenant conscience du temps consacré aux siens, elle veut vivre comme elle l’entend, dans le temps qui lui reste. Il lui faudra se battre et accepter de déplaire à ses propres enfants.

Autant de figures de grand-mères qui ne se mettent pas en retrait et sortent des conventions sans craindre leur entourage.


Déplaire n’est pas a priori un problème pour Olive dans Olive Kitteridge, qui défend son choix de vie, non sans quelques règlements de compte drolatiques avec la bienséance. Au contraire, Martha, la mère fantasque et peu conventionnelle de Castle, virevolte et mène son entourage comme ses relations amoureuses par le bout du nez.

Plus stricte, mais tout aussi déterminée, la comtesse douairière Crawley traverse les époques de Downton Abbey sans céder un pouce de terrain. Autant de figures de grand-mères qui ne se mettent pas en retrait et sortent des conventions sans craindre leur entourage.

Revendiquer une relation au corps sans tabou

Difficultés de locomotion, rhumatisme, arthrose… Dans Grace et Frankie, le rapport au corps vieillissant est abordé sans tabou avec humour. Mais c’est aussi un corps vivant, qui se veut actif sexuellement. La série parle sans détour de vibromasseur et de lubrifiant. Elle interroge également le rapport au «paraître jeune» en bousculant régulièrement la figure iconique de Jane Fonda.

Une scène de démaquillage interpelle ainsi le spectateur, lorsque l’héroïne ôte ses fards pour repousser l’amour d’un homme plus jeune. En effet, cette scène fait écho à l’image de la sorcière associée à la vieille femme. Son dévoilement, comme dans Shining ou dans Game of Thrones, vise à susciter le recul voire l’abjection.

À 70 ans, Sigourney Weaver veut avoir le choix.


Cliché que déconstruit Ozark où Darlene, meurtrière sans scrupule presque septuagénaire, entame une relation amoureuse avec un jeune homme à peine sorti de l’adolescence et veut également adopter un bébé. L’authenticité de ses sentiments fait vaciller la résistance des opposants à son projet de vie.

Car c’est bien de la liberté du choix dont ces séries parlent. Dans Dix pour cent, la production refuse tout d’abord à Sigourney Weaver de jouer une histoire d’amour avec un jeune acteur. L’actrice s’insurge: «Si j’étais un homme, ils auraient choisi une actrice deux fois plus jeune sans hésiter. Personne n’aurait été choqué.»

Ce que comprendra fort bien la «vieille» impresario de l’agence, Arlette, aussi libre que fine, dans une mise en scène destinée à ouvrir les yeux du réalisateur comme des spectateurs sur l’omniprésence des clichés. À 70 ans, Sigourney Weaver veut avoir le choix.

Poser la question du vivre-ensemble

Nous avons montré que de nombreuses séries prêtent attention à ces héroïnes vieillissantes en quête d’elles-mêmes et de nouvelles vies. Dépassant les fonctions traditionnelles qui leur sont assignées, elles cherchent à trouver d’autres formes d’équilibre. Grace habite avec Frankie, Ruth avec Sarah et Bettina (Six Feet Under).

Certaines apprennent à s’accompagner mutuellement dans une sororité bienveillante qui n’est pas sans évoquer les principes de la maison des Babayagas de Thérèse Clerc. Nona, la matriarche de Nona et ses filles, tient un véritable discours sur le bonheur de vivre en acceptant toutes les altérités comme autant de possibilités de vie.

Bien des chemins restent à explorer. Si l’âgisme perdure, le succès de ces séries démontre qu’Alona (Hamishim) ne devrait pas céder et rajeunir son héroïne. Car il y a de bien belles histoires à raconter au sujet des femmes de plus de cinquante ans, et un public de plus en plus nombreux pour les entendre.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation



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