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Comment concilier tourisme et sobriété? L’écotourisme en action


Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l’Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l’UE dans ses régions.

À Port-La-Nouvelle et Sainte-Lucie (France)

«Regardez là-bas, il y a des tadornes. C’est la seule espèce de canard qui vit en milieu salé.» Claudine Loste, déléguée de rivages adjointe au Conservatoire du littoral de Languedoc-Roussillon, nous fait la visite. De grandes étendues d’eau bordent notre chemin. Nous pensons fendre la mer, mais ce n’est pas la Méditerranée! Bien qu’elle soit toute proche, nous roulons sur la lagune, entre les étangs de Bages-Sigean et de l’Ayrolle, dans l’Aude. La voie de service de la ligne de train Montpellier-Barcelone nous emmène vers l’île de Sainte-Lucie. Les bordures de route ne sont pas fauchées. La végétation est haute. Pas de doute, nous arrivons dans une réserve naturelle régionale.

C’est sur la commune de Port-La-Nouvelle, au bord du canal de la Robine, ouvrage classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, que se dresse un ancien domaine agricole, datant pour partie du XVIIe siècle. À cause de son abandon, le bâtiment s’est gravement abîmé. En 2013, le Conservatoire du littoral réfléchit à offrir une seconde vie à la bâtisse.

Des travaux de restauration sont menées pendant quatre ans pour sauver le patrimoine, financés pour moitié par le Fonds européen de développement régional (FEDER) de l’Union européenne, piloté par la région Occitanie. La façade de la maison de maître a retrouvé ses couleurs d’antan: vert et rouge pastel. Une «magnifique coquille vide», à laquelle il fallait consacrer une nouvelle utilité avant d’entamer les rénovations intérieures.

Un refuge plutôt qu’un gîte

En 2016, le Conservatoire du littoral et ses partenaires se mettent d’accord sur une valorisation écotouristique du domaine. Concrètement, il s’agit d’héberger des touristes tout en respectant l’environnement et la sobriété énergétique. Un premier projet est mis sur pied par un bureau d’étude. Il prévoyait de rénover le domaine pour en faire un gîte avec des chambres d’hôte à des prix assez élevés mais au confort assuré.

«C’était un projet qui supposait, pour être équilibré économiquement, de recevoir beaucoup de monde», explique Claudine Loste. Accueillir autant de monde dans une réserve naturelle et en utilisant autant d’énergie, ce n’était pas envisageable. «Nous ne voulions pas tordre le bâtiment pour lui faire accepter des fonctions, un nombre de personnes, une rentabilité…», renchérit la conservatrice.

Après réflexion entre 2018 et 2019, c’est l’idée de refuge littoral qui est finalement retenue. Un déplacement au refuge du phare de Senetosa, en Corse, les a convaincus. Dans un simple confort, des randonneurs viennent se restaurer et dormir une nuit ou deux. «On s’est dit: “c’est ça qu’on va faire!” Cela correspondait mieux à notre projet», se souvient Claudine Loste.

«Cela nous a amené à redéfinir le projet de manière beaucoup plus sobre, au niveau du confort et du nombre de personnes à accueillir», ajoute-t-elle. La clientèle ciblée n’est plus la même. Cette offre touristique s’adresse à des «amoureux de la nature» qui voudraient visiter le domaine en journée ou y passer une nuit, moyennant une vingtaine d’euros. Accessible uniquement à pied ou à vélo, le domaine accueillerait principalement marcheurs, randonneurs et cyclistes empruntant l’itinéraire EuroVelo 8, qui longe le canal.

La réserve naturelle régionale de Sainte-Lucie s’étend sur 825 hectares. | Hugo Coignard

Le choix de la sobriété

Des ouvriers s’affairent sur le site, au milieu de briques, de tas de gravier et de sable. Les intérieurs sont encore vides, mais Claudine Loste se représente déjà ce qu’il en sera: «Ici, ça va être la cuisine, avec la salle à manger pour dîner. Ici, ce sera un petit local vélo, pour recharger les vélos électriques, s’il y a assez d’énergie disponible.» Car le refuge disposera de peu d’électricité. Le raccordement à l’eau courante a été opéré, mais pas celui au réseau électrique. Seuls des panneaux solaires fourniront l’électricité, hormis un groupe au gaz en cas de nécessité.

Alors, pour réduire au minimum l’énergie nécessaire, il n’est pas prévu de congélateur, ni de lave-vaisselle, mais seulement un réfrigérateur. Les dortoirs collectifs ne seront également pas chauffés, ce qui limite le couchage à la belle saison, entre les vacances de Pâques et celles de la Toussaint.

Pour l’architecte du patrimoine Sylvie Rapp, l’une des maîtresse d’œuvre sur le projet, c’est désormais «le bâtiment qui définit l’usage et non pas l’usage qui définit les modifications du bâtiment». Le principe est simple, et pourtant, cela change beaucoup de pratiques.

«Par exemple, on ne s’est pas dit: “Combien faut-il de panneaux photovoltaïques pour faire à manger et se laver pour trente personnes?” On s’est dit: “Combien peut-on mettre de panneaux sans que ça soit moche, et que ce soit adapté?” À partir de cela, combien de kilowatts produit-on? Et à partir de ces kilowatts, combien peut-on accepter de personnes, et à quel niveau de service?», argumente Claudine Loste.

Le domaine de Sainte Lucie en chantier, bordé par le canal de la Robine. | Hugo Coignard

Une démarche écologique dès le chantier

Les panneaux photovoltaïques font partis des rares nouveaux matériaux introduits sur le site. Car l’écotourisme se pense dès le chantier. «On utilise des matériaux originaux et renouvelables. On travaille sur de la pierre du Gard, qui vient de la région. La toiture en terre cuite est fabriquée à Limoux [à 60 kilomètres à vol d’oiseau]. Pour le sol, on est essentiellement sur de la terre cuite également», explique l’architecte.

Dans le jardin du domaine, un homme se donne des claques frénétiquement pour éviter les piqûres de moustiques. Alain Bergé, conservateur de la Réserve naturelle régionale de Sainte Lucie, accompagne le projet en portant une attention particulière à la biodiversité, et ce depuis le début du chantier. De petits refuges ont, par exemple, été installés pour permettre aux chauves-souris de trouver un nouvel habitat pendant les travaux. Le Parc naturel régional de la Narbonnaise en Méditerranée est également chargé d’aider les futurs exploitants du refuge dans leur formation aux enjeux de biodiversité sur l’île, visitée par 40.000 personnes en moyenne par an.

Un refuge pour chauves-souris installé pendant les travaux. | Hugo Coignard

S’adapter au dérèglement climatique

Tout le projet a été pensé pour être «sobre et économe, mais surtout adapté à nos moyens: on a peu d’énergie et on souhaite dépenser le moins d’eau possible», résume Claudine Loste. La paysagiste, Nathalie Silovy, s’efforce d’ailleurs de construire un système hydrologique sobre pour le jardin-potager qu’elle veut recréer:

«Comme il y a une source d’eau naturelle, on ne va pas utiliser l’eau de la ville pour arroser. On dévie l’eau par gravité. C’est un système vernaculaire, très proche de ce qu’ils auraient pu faire à l’époque», détaille la paysagiste. Les végétaux plantés sont aussi adaptés à leur environnement. «On ne va pas mettre un olivier. Il n’y a pas d’oliveraies ici. Il faut que les espèces soient adaptées aux périodes de sécheresse et aux inondations», justifie Nathalie Silovy.

Car le domaine est classé en zone inondable. Nécessairement prise en compte dans le cahier des charges, les dortoirs et les espaces de vie ont été placés aux étages. La démarche écotouristique doit prendre en compte les conséquences du dérèglement climatique, d’autant que les prévisions pour 2050 ne sont rassurantes. La montée des eaux sur le littoral narbonnais menace à terme le domaine de Sainte Lucie, d’après les données de Climate Central. D’ici là, il sera possible de venir admirer la faune et la flore de la réserve naturelle depuis le refuge: l’ouverture est prévue au printemps 2023.

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l’Union européenne. L’article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.



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