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Cémantix, le jeu de mots qui vous veut du mal


Au commencement était Wordle.

Un petit jeu sympathique qui, en six coups maximum, fait deviner un mot de cinq lettres en indiquant celles qui sont bien placées et les autres au fil des propositions. À mi-chemin entre le Mastermind, le Scrabble et MOTUS. Idéal pour les pauses pendant le boulot, inoffensif, logique, gratifiant. Pas franchement compliqué.

Puis, un jour, Cémantix arriva.

Vous savez quel est le point commun entre un cheval, une juridiction, un carburateur, un escargot et un utérus? Eh bien ce sont des mots qu’on jette à l’aveugle dans Cémantix, afin de tenter d’obtenir un indice sur LE MOT à trouver.

Quand ma cousine (je ne lui parlerai plus jamais) m’a envoyé un lien vers ce jeu, j’ai trouvé ça rigolo et réjouissant. Naïve que j’étais, je croyais tomber sur un jeu de mots ordinaire que mon encyclopédique culture allait résoudre en un clin d’œil, ce qui me permettrait de briller en société, d’épater mes enfants, de frimer sur mes réseaux et peut-être même de me faire remarquer de Bernard Pivot ou de François Busnel qui me contacterait pour me demander mais combien de livre avais-je donc bien pu lire pour avoir un si grand nombre de vocables dans ma besace, dispenser tant de synonymes intelligents, bref, tuer le game comme on dit en français, avec une telle maestria et une pareille vélocité, et surtout une si incroyable modestie.

Ce jeu est particulièrement sadique parce qu’il a une certaine logique mais pas tout à fait.



Après tout, les règles sont hyper simples: on tape des mots, sans limitation du nombre des essais, jusqu’à trouver le bon. Et comme indice, un pourcentage de voisinage de notre proposition avec le champ lexical du mot à trouver, mais surtout, une liste des 999 mots les plus proches de la solution, qui apparaît à mesure qu’on les intègre à notre liste.

Trop facile.

Une semaine plus tard, malgré une enfance compliquée, un accident de tracteur, deux accouchements façon bouchère, la menace de la ménopause, la mort de mon vieux chat dans des circonstances épouvantables (il était vieux, on l’a piqué, si vous croyez que c’est facile), zéro mariage et trois enterrements, je me rends compte que je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était la vraie souffrance.

Parce qu’au début on tape des mots mais très vite, on se tape la tête contre les murs, on tape une crise et on se retient pour pas taper les gosses qui crient que maman on a faim, il est 23h, demain y a école et t’as pas fait les courses.

Si près du but

Ce jeu est particulièrement sadique parce qu’il a une certaine logique mais pas tout à fait. Il ne suffit pas d’avoir un vocabulaire étendu, une bonne culture générale, un esprit de déduction, une réserve de synonyme costaude, ni même un dictionnaire touffu (non, ce n’est pas de la triche le dictionnaire, à ce stade c’est de la légitime défense). Il faut aussi avoir de la chance, un esprit analogique et de la patience. Surtout de la patience. Et une certaine forme d’abnégation.

Il suffit de voir les messages de désespoir qui apparaissent chaque jour un peu plus nombreux sur Twitter –surtout les jours où le mot à trouver est particulièrement ardu.

Alors pourquoi ne pas abandonner et passer à autre chose? Jouer à un autre jeu? me direz-vous. C’est là qu’est le piège, on ne peut pas s’arrêter de jouer à ce truc parce que la marge de progression paraît trop accessible, parce que quand on a commencé à trouver un, puis plusieurs mots qui figurent dans les mille premiers et qu’on voit donc apparaître ces magnifiques émojis ô combien encourageants (on brûle! on brûle!), on se dit qu’on ne va pas s’arrêter là, si près du but, qu’on y est presque. Et puis ça fait déjà une heure quarante qu’on est dessus, si on abandonne, ce serait un constat d’échec cuisant et une perte de temps absolue.

C’est ainsi que je me suis retrouvée à une heure bien trop tardive, hagarde et ébouriffée, accrochée à mon téléphone, à supplier les copains du groupe WhatsApp créé exprès pour partager notre détresse de me filer un indice, juste un petit, par pitié. Car la France entière cherche le même mot en même temps, et je soupçonne que la France entière est sur le point d’envahir la Pologne à cette heure avancée de la nuit.

J’ai pas mangé, j’ai quatorze appels en absence de ma mère, je me suis fait couler un bain il y a trois heures, il est glacé, et le chat est tombé dedans et tout l’appart est trempé, mais je m’en fous, j’y suis presque, j’ai cataclysme, catastrophe, menacer et guerre, je suis à un doigt de trouver.

Le copain William, qui alterne crises d’euphorie et accès de désespoir d’une grossièreté touchante, annonce qu’il a essayé Zemmour. Ça ne marche pas. J’ai éclusé tout le champ lexical de la fin du monde, j’ai l’impression d’être sur Twitter. Il est 00h15, William craque, il met bite. Très petit score, mais ça soulage. Il jure que c’est la dernière fois qu’il joue à ce jeu. Moi aussi. On sait pertinemment tous les deux que ce n’est pas vrai.

Un goût certain pour le masochisme

Soudain je tape éventualité et un émoji petite flamme apparaît: c’est le 997e mot. Plus que deux et je touche le Graal. Un nouveau champ des possibles s’offre à moi. Éventualité. À quoi ça me fait penser? Je pourrais éventuellement devenir dingue. Éventuellement aller me coucher. Ou pleurer d’impuissance. Éventuellement me petit-suicider.

Plus l’heure tourne, plus je me sens idiote et inculte. C’est là que le côté sadique de ce jeu prend tout son sens, et que le masochisme enfoui plus ou moins profondément en chacun de nous prend le dessus. Je pourrais laisser tomber l’affaire, c’est même le meilleur moyen de ne pas devenir folle. Et pourtant je continue. Fierté? Désespoir? Addiction? Souffrance? Torture? Éventualité?

Ça n’avance pas, je grelotte, j’ai des hallucinations et les mains qui suent, en ouvrant le frigo pour prendre des rillettes (j’ai pas acheté de pain, tant pis, je les mangerai à la cuillère, tiens je vais taper cuillère pour voir), j’ai nettement vu le visage réprobateur de maître Capello dans le bol de mayo qui y traîne depuis une semaine.

Je touche le fond, je le sais, en début de soirée pour me sentir moins seule, j’ai décidé d’aller sur Twitter pour entraîner un maximum de personnes dans ma chute. Quelques-uns de mes abonnés ont essayé. Je ne le sais pas encore, mais demain matin il me haïront et m’enverront des messages à l’hostilité franche.

Moi aussi, je me déteste.

00h40. C’est l’horreur. D’abord parce que les chats affamés commencent à se bouffer entre eux, mais surtout parce que le jeu s’arrête et qu’un nouveau mot sera proposé à une heure du matin. DANS VINGT MINUTES. Je tape n’importe quoi, dans n’importe quel sens. Banane. Crise. Boudin. Fragmentation. Rillette. Patauger. Hélicoptère. Avertir. OUI! Avertir est classé 978. Je reprends espoir.

00h53. Même les rillettes ne font plus effet sur mon désespoir. J’exige que mes amis, qui ont TOUS trouvé le mot, me donnent un indice. «T’es à deux doigts de craquer?» me demande Fannie au lieu de me filer un coup de main. «Là, maintenant?» Ben oui faut que je le dise en quelle langue? «Tout de suite?» ajoute William. Et là, mon cerveau épuisé explose dans un feu d’artifice de joie. Pleine d’un espoir neuf, je tape fébrilement imminent et pof, bingo.

Orgasme raté

Tout retombe d’un coup en un quart de seconde. C’était donc ça? Mais c’est minable, imminent! C’est cet adverbe temporel sans le moindre charme qui qui vient d’ébranler toutes mes certitudes intellectuelles, de me fâcher avec la moitié de mes connaissances, qui a failli noyer mon chat? Et il n’est même pas beau, ce mot, ni compliqué, il n’a pas la gloire de cataclysme, l’absolu de catastrophe, le potentiel terrifiant de nucléaire, non, rien, on dirait un orgasme raté.

Mon organisme est tellement tendu, mon cerveau tellement sur le qui-vive, de frustration et d’excitation, qu’une fois couchée, impossible de dormir. Les mêmes petits lutins maléfiques qui ont élaboré cette liste de mots sans queue ni tête ont pris possession de mon cerveau qui continue inutilement à me faire des listes de mots qui ne servent plus à rien.

J’essaie de faire le vide, dans ma tête et le creux, le néant, le rien, l’absolu, le trou, le noir, la chaussette, la vidange, l’enclume, le hareng s’entrechoquent entre mes deux oreilles, j’abandonne, je m’assois sur mon lit et je récite, épuisée, une liste de mots devant le chat qui miaule sur la descente de lit pour me signifier que c’est vraiment pas l’heure de dégoiser mais d’aller nettoyer la baignoire enfin vidée où il a déposé sa crotte, vu que je n’ai pas eu une minute dans la soirée pour changer sa caisse dégueu.

Je sais, j’ai juré que je n’y retournerais pas. Mais évidemment j’y retourne, nous y retournons tous, nous les forçats de Cémantix, tel le junkie en quête de sa dose, jour après jour, nous nous reconnectons, armée des ombres sacrifiée et consentante, pourtant parfaitement conscients qu’à chaque partie, nous perdons autant d’espérance de vie et de confiance en nous.

Et je me rends compte, devant les chapelets d’appels désespérés des joueurs qui viennent crier leur détresse en réseau, que Cémantix ce n’est pas juste un jeu. C’est un modèle de pervers narcissique qui, à l’image de l’amante malfaisante ou du mari manipulateur, nous assène chaque jour que nous sommes complètement crétins, que nous ne valons rien, qui nous réduit à notre médiocrité la plus crasse sans espoir de rémission, mais que nous aimons quand même et qui nous garde en nous envoyant de petites décharges de dopamine ici et là pour nous pousser à continuer.

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Cémantix ne nous veut que du mal, on a beau le savoir c’est une douleur qu’on apprend à aimer et dont il devient à peu près impossible de se passer. Et quand, par miracle, lassitude ou désespoir, on réussit à s’arracher à ce passe-temps sado-maso pour retourner du côté de Wordle ou d’un quelconque Scrabble en ligne, malgré la fierté d’être arrivé au bout du sevrage, on sait que plus jamais cette sensation de petite mort imminente ne nous gonflera le cœur et les sens et que certes, la vie sera plus sereine, mais il faudra vivre avec la conscience d’avoir vécu une passion folle (dingue, ébouriffante, inouïe, rocambolesque, abracadabrante) et d’avoir dû y renoncer (capituler, démissionner, abdiquer, crever, retourner se coucher).





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