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Au fin fond du Molise, la technologie à bande ultralarge n’est encore qu’un mirage


Union is Strength est un concours de journalisme européen organisé par Slate.fr en partenariat avec la Commission européenne. Quarante journalistes, français et européens, ont été sélectionnés pour rédiger en équipe des articles sur des projets financés par l’Union européenne en Europe. Un regard croisé sur ce que peut faire l’UE dans ses régions.

À San Giuliano di Puglia (Italie)

Romeo Bertoldo, programmeur de profession, se heurte chaque jour au même problème depuis qu’il est retourné travailler dans son village d’enfance: la connexion à internet de son bureau est d’une lenteur désespérante.

À San Giuliano di Puglia, une bourgade d’un millier d’habitants nichée dans les montagnes du Molise (et non pas dans les Pouilles, comme son nom pourrait le suggérer), le téléchargement de programmes d’une petite centaine de mégaoctets –comme Google Chrome– peut facilement prendre une demi-heure. De même, l’envoi aux clients de fichiers, même les plus légers, est une activité qui consomme un temps précieux. Pour accélérer les choses dans la petite société de conception de sites web qu’il gère avec des collègues, il finit souvent par se connecter à la 4G de son propre portable.

Le problème réside dans le fait que Romeo Bertoldo, comme tous les habitants du village, n’ont pas accès au réseau ADSL, ni à la fibre optique, une alternative plus stable et rapide. Ce sont des ondes radio, captées par une petite antenne posée sur la façade de leur immeuble, qui leur permet de naviguer sur le web.

«C’est difficile du point de vue professionnel, explique ce programmeur de 25 ans. Pour réaliser des opérations qui me prendraient généralement une ou deux heures à peine, je dois tenir compte de longs temps morts qui retardent mon travail pendant des heures. Et rien ne permet de remédier à ce problème.» San Giuliano di Puglia, comme tant d’autres communes reculées du Molise, attend toujours une amélioration de ses infrastructures numériques.

Romeo Bertoldo dans son bureau. | Julie Bourdin

Fracture numérique à l’italienne

Selon les dernières estimations du ministère italien de l’Innovation et de l’autorité nationale de régulation des télécommunications, publiées en 2020, plus de 63.000 personnes habitent dans des «zones très blanches» réparties sur tout le territoire italien. Dans ces zones, plus de 10% des habitations n’ont aucun type d’accès fixe à internet. Et 16.000 personnes vivent dans des endroits qui ne sont même pas couverts par un réseau de téléphonie mobile. Au total, 485.000 habitations au moins n’ont aucun accès à internet ou ne peuvent compter que sur les ondes hertziennes, comme Bertoldo et ses collègues. La plupart se trouvent à l’intérieur des terres, souvent dans des zones montagneuses et peu peuplées.

Le Molise est une région tellement éloignée de tout qu’«elle n’existe pas», ironisent de nombreux Italiens. De fait, près de 13.000 habitants n’y ont aucune connexion à bande large (ADSL) et seuls 9% de la population ont accès à la technologie à bande ultralarge. En pratique, des milliers de personnes ont toutes les peines du monde à regarder un film en streaming, à suivre un cours ou une réunion sur Zoom, à effectuer des achats en ligne, à se connecter à leur banque à domicile ou à recevoir des certificats médicaux numériques.

Ces personnes sont exclues depuis des années de services et d’infrastructures qui, surtout pendant la pandémie, se sont révélés indispensables pour continuer d’étudier et de travailler. La raison est simple: les opérateurs privés ne veulent pas investir dans des zones peu peuplées où il est improbable qu’ils obtiennent des bénéfices économiques.

Cette faille dans l’économie de marché, conséquence de la privatisation rampante des infrastructures de télécommunication dans les années 1990 en Europe et aux États-Unis, alimente ce que l’on appelle la «fracture numérique». Le gouvernement italien en a pleinement conscience. En 2003, il a donc chargé la société publique Infratel de construire des infrastructures numériques dans les zones «où le marché est défaillant». Depuis 2015, cette entreprise a pour mission de mettre en application les objectifs du nouvel agenda numérique pour l’Europe. L’un de ces derniers était d’étendre la technologie à bande ultralarge aux habitations de 85% des citoyens européens à l’horizon 2020.

Deux ans après cette échéance, force est de constater que le résultat ne répond pas aux attentes, dans le Molise comme dans de nombreuses autres régions italiennes. Mais cela ne veut pas dire pour autant que rien n’a été fait: Infratel a financé 4.000 chantiers dans toute l’Italie. 3.500 sont déjà mis en œuvre.

Internet, un outil pour lutter contre le dépeuplement des zones rurales

Le Molise a bénéficié d’un apport de près de quatre millions d’euros du Fonds européen de développement régional (FEDER) et d’un investissement de 1,7 million d’euros de Telecom Italia. 230 kilomètres de bande ultralarge de dernière génération en fibre optique ont été construits entre 2015 et 2018 dans les principaux centres urbains et industrialisés de la région: Campobasso, son chef-lieu, ainsi qu’Isernia, Pozzilli, Venafro et Termoli, sur la côte.

Que ce soit chez eux ou par le biais des hôpitaux, des établissements scolaires, des bases militaires et des bureaux administratifs, plus de 70.000 citoyens ont ainsi bénéficié d’un accès à internet plus rapide et stable. Cela représente une partie seulement des 305.600 habitants de la région, souvent répartis en une myriade de petits villages qui se dépeuplent d’année en année.

Vittorino Facciolla, conseiller régional de la région du Molise, chargé du développement rural dans l’administration précédente, estime que la réduction de la fracture numérique est intimement liée à la question du dépeuplement du territoire. Les citoyens qui quittent l’intérieur des terres pour se rapprocher du littoral laissent en effet derrière eux de graves problèmes environnementaux.

Le conseiller régional Vittorino Facciolla. | Julie Bourdin

«L’abandon des zones rurales et montagneuses s’accompagne d’une série de nuisances. La présence de l’humain est essentielle pour protéger le territoire, éviter l’érosion des sols, atténuer les déséquilibres et préserver le patrimoine paysager», affirme-t-il.

En ce sens, il souligne l’extrême importance des financements européens, destinés non seulement à combler la fracture numérique, mais aussi à assurer la conservation du patrimoine culturel et naturel, à créer de nouveaux emplois et à renforcer l’inclusion sociale. Il ajoute qu’«il est très probable que si tel n’avait pas été le cas, les fonds publics auraient été dépensés de manière très différente, sans aucune possibilité de se projeter vers l’avenir».

Mais il reste encore beaucoup à faire, comme en témoigne la situation à San Giuliano di Puglia, où les travaux d’aménagement des nouvelles infrastructures pour la technologie à bande ultralarge devraient débuter cette année.

«Les zones blanches sont malheureusement encore monnaie courante dans le Molise», rappelle Micaela Fanelli, conseillère régionale et vice-présidente de l’ALI (Ligue italienne des collectivités locales). Cette dernière promeut depuis longtemps la participation d’entreprises telles qu’Open Fiber, chargée de mettre en place le réseau en fibre optique à bande ultralarge sur toute la péninsule, y compris dans les zones blanches comme dans le Molise, où soixante-treize communes en bénéficient jusqu’à présent –et Tiscali, une société italienne privée de télécommunications qui a entrepris d’investir également dans les zones où le marché est défaillant.

«La situation est clairement discriminatoire en matière d’exercice des droits, de la santé à la formation, déplore Micaela Fanelli, qui vit à Riccia, une petite commune près de Campobasso. Pendant la pandémie, mes enfants avaient du mal à se connecter à internet pour suivre leur enseignement à distance. Mais ils ne pouvaient pas se plaindre par rapport à ceux qui ne pouvaient même pas se connecter du tout. Le télétravail était également impossible pour les personnes vivant dans des zones sans réseau, renforçant le déséquilibre des opportunités professionnelles. À terme, il faudra faire une heure de voiture pour sauver une vie à défaut d’avoir accès à la télémédecine ou à la téléassistance. On observe aussi une régression sur le plan de la culture, tout le monde ne pouvant pas profiter de la même façon des vidéos, fichiers sonores et autres contenus culturels. Enfin, le fait de ne pas voir ou d’entendre ses amis et ses proches se traduit par un isolement social

Romeo Bertoldo, le jeune programmeur revenu à San Giuliano di Puglia, se reconnaît dans cette description: «Nous voulons partir d’ici, c’est une évidence. Parce que même si nous devions augmenter nos effectifs, la bande passante devrait être divisée en un nombre supérieur de personnes, ce qui rendrait la situation impossible, explique-t-il. C’est une belle terre, c’est notre maison, mais si les infrastructures restent en l’état, nous serons contraints de partir. Nous avons des années de retard par rapport à la vitesse à laquelle va le reste du monde.»

Traduction de Voxeurop

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Cet article a été réalisé dans le cadre du concours Union is Strength qui a reçu le soutien financier de l’Union européenne. L’article reflète le point de vue de son auteur et la Commission européenne ne peut être tenue responsable de son contenu ou usage.



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