Politics

«Années 20», une plongée rêveuse dans l’ambiance du déconfinement parisien


Paris, été 2020. Après plusieurs mois d’angoisse, d’incertitude et d’enfermement, le déconfinement s’enclenche et la vie redémarre doucement. En terrasse, sur les quais, dans les rues et le métro de Paris, la foule revient, l’espoir aussi. Bien sûr, à ce moment-là, l’épidémie de Covid-19 est loin d’être terminée (elle ne l’est toujours pas aujourd’hui). Mais ce sursis ensoleillé marque pour beaucoup d’entre nous une respiration bienvenue. C’est un moment étrange, où l’euphorie côtoie déjà une évaluation douloureuse des dégâts physiques et psychiques que la pandémie a causés. Et c’est cette ambiance particulière que l’équipe du film Années 20 a choisi de capturer.

Années 20 suit une vingtaine de personnages, qui déambulent à travers Paris, discutent, débattent et s’interrogent, au cours d’un superbe plan séquence d’1h30. En cette fin d’après-midi estivale, la caméra sans cesse en mouvement nous transporte devant le Louvre, sur les quais de Seine, dans le métro, place de la République, à Belleville ou encore au bord du canal Saint-Martin, pour finir dans le parc des Buttes-Chaumont qui surplombe la capitale. Un plan ininterrompu, filmé dans la rue au milieu des passants, qui a nécessité un mois de répétitions et un dispositif technique ingénieux. Le film est signé Élisabeth Vogler, pseudo d’un ou d’une cinéaste qui souhaite rester anonyme. Au scénario, on trouve Joris Avodo, François Mark et Noémie Schmidt, également acteurs et actrices dans le film.

Après la série Social Distance, tournée pendant le confinement américain et diffusée sur Netflix, le thriller hitchcockien Kimi de Steven Soderbergh, ou encore le film roumain très énervé Bad Luck Banging or Loony Porn, Années 20 tente à son tour de raconter ce moment surréaliste de notre histoire récente. Le Covid n’y est pas directement mentionné, et la pandémie rarement évoquée. Pourtant sa présence est partout, et pas seulement dans les masques chirurgicaux que certains personnages enfilent avant de s’engouffrer dans le métro.

Dans la toute première séquence, Alice de Lencquesaing joue une infirmière rongée par l’anxiété, qui panique alors qu’elle est censée retrouver son frère. En balade au bord de la Seine, des inconnus échangent un câlin timide, espérant conjurer le manque de chaleur et de contact qu’ils viennent d’endurer. Plus tard, un acteur et humoriste légèrement imbuvable raconte à son producteur qu’il porte le masque seul chez lui, et veut se reconvertir dans la danse contemporaine pour «lancer un débat chorégraphique» alors qu’il n’a aucune expérience dans ce domaine.

Jeunesse en transition

Ces personnages parisiens, certains attachants et d’autres un peu crispants, n’ont pas grand-chose en commun, si ce n’est l’interrogation qui semble tous les traverser. Ils parlent de sexe, de solitude, d’identité, s’interrogent sur l’art, le réchauffement climatique, leur avenir ou leurs histoires de couple. Sans forcément savoir où ils vont, ils avancent, parfois au pas de course, à vélo ou en scooter.

Le film se déroule à Paris, mais les instants qu’il capture sont universels, comme l’excitation de ces deux adolescentes qui gloussent de satisfaction après avoir volé un peu de maquillage dans un magasin. Lors de ses avant-premières dans d’autres villes de France, l’équipe du film a d’ailleurs tourné une série de courts-métrages adoptant le même dispositif, qui permettent de creuser les personnages, et de sublimer d’autres endroits que la capitale.

Le plus beau moment du film est réservé à Elsa Guedj, qui a récemment conquis le public avec son interprétation d’Apolline dans la série Netflix Drôle. Elle joue ici une jeune femme en robe de mariée, qui vient vraisemblablement de fuir l’autel. Seule dans la rue, elle taxe des clopes à des inconnus, s’assoit sur le trottoir et converse avec un bébé abandonné dans une poussette, avant de faire du stop au bord du canal Saint-Martin. C’est là qu’Années 20 déploie le mieux son doux romantisme, et le temps semble s’arrêter alors que la jeune femme parcourt les rues de Paris à dos de scooter, collée à un homme qu’elle vient de rencontrer.

Capture via YouTube

Tous les segments du film ne se valent pas, mais les plus réussis sont d’une telle poésie qu’on se laisse facilement porter par cette balade expérimentale, soigneusement photographiée et sublimée par l’arrivée du crépuscule. Dans ses scènes les plus électriques, on ressent, en même temps que les personnages, le besoin de connexion, et l’ivresse de la spontanéité, celle qui nous avait terriblement manqué pendant le confinement.

Si la technique immersive du plan-séquence unique fait penser à L’Arche Russe ou Victoria, on sent surtout l’influence du cinéaste Richard Linklater, qui avait lui-même consacré son Before Sunset à une flânerie romantique et ensoleillée dans les plus beaux recoins de Paris.

Mais la plus grande référence d’Années 20, c’est Slacker, la collection de vignettes dans laquelle Linklater a immortalisé la jeunesse d’Austin à l’aube des années 1990: 1h30 de déambulation dans la capitale du Texas, haut lieu de la contre-culture au milieu d’un État conservateur. Le cinéaste texan est d’ailleurs le premier cité dans les remerciements du générique de fin.

Comme Slacker, Années 20 est le marqueur d’un lieu et d’une époque très spécifiques. Il restera sans doute comme témoin de cet été très particulier où, entre la liesse et l’incertitude, on a voulu croire que tout redeviendrait normal.

Années 20

de Elisabeth Vogler

Avec Noémie Schmidt, Alice de Lencquesaing, Manuel Severi

Séances

Durée: 1h30

Sortie le 27 avril 2022



Source link

Leave a Reply

Your email address will not be published.

close