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Accompagné du souvenir des victimes de l’Holocauste, Zelensky ne peut pas perdre cette guerre



Pour les Juifs, la guerre déclenchée par la Russie ressemble à la fois à un cauchemar et à une revanche, une sorte de revisitation de sa propre histoire où les ombres du passé, des inoubliables douleurs, se mélangent sans cesse aux images du présent, de ces corps sans vie qu’on entasse pêle-mêle dans des fosses communes.

Comme si le souvenir de l’extermination trouvait dans les massacres perpétrés par les troupes russes un écho, une résurgence de ce que fut le sort des populations juives durant la Seconde Guerre mondiale. C’est d’autant plus frappant que bien souvent, les lieux des tragédies passées et présentes se répondent, se croisent, s’entremêlent pour finir par former une sorte de continuum de la douleur, d’un cri qui au fond n’aurait jamais cessé de faire entendre son atroce complainte.

Sans parler du champ lexical employé, de ces «nazis» qu’on se lance à la figure, de ces habitants qu’on déporte, de ces cadavres empilés à la va-vite, tout le vocabulaire ordinaire de la guerre auquel vient s’ajouter celui propre à l’Holocauste, ces noms trop familiers de génocide, de meurtres de masse et d’exécutions sommaires, nous sautent au visage comme autant de réminiscences d’un passé qu’on pensait révolu.

Nos racines sont ici de Kiev à Odessa, de Minsk à Varsovie, de toute cette partie orientale de l’Europe où les Juifs trouvèrent pendant des siècles et des siècles une sorte de refuge, une terre sinon promise du moins assez amicale pour perpétuer de génération en génération son existence. Coulent en nous les souvenirs du shtetl, des yechivas, de toute cette effervescence d’un judaïsme à la fois baroque et virevoltant qui maintint intact les traditions des patriarches tout en s’essayant à les revisiter de fond en comble et dont il ne subsiste quasi plus rien, si ce n’est nos sanglots agrafés au silence du ciel.

Aujourd’hui, à l’évocation d’un mémorial de la Shoah près duquel une bombe manqua de tomber, à la simple évocation d’un possible génocide, à la vue de ces cadavres abandonnés tels quels au milieu d’une rue, d’une impasse, nous sursautons d’effroi comme si nous étions amenés à revivre les traumatismes des temps anciens, la disparition de tout un peuple dont nous sommes à la fois les dépositaires et les garants que plus jamais pareille monstruosité n’arrivera à l’un de ses descendants.

Qu’est donc Zelensky si ce n’est un Juif qui a retenu la leçon des tragédies passées, la promesse que plus jamais les Juifs n’iront à la mort résignés et déjà vaincus? Que notre droit à vivre et à exister était inaliénable. Que rien ne nous arrêterait, ni la vue du sang, ni l’âpreté des combats ou la cruauté de l’ennemi. Que nous préférions mourir les armes à la main que de nous laisser conduire à l’abattoir, éperdus d’une fatigue métaphysique qui à force d’être répétée nous aurait rendus insensibles à notre propre malheur.

De voir un Juif tenir tête aujourd’hui à l’un de ces fourbes pour qui la violence demeure la seule manière d’être au monde a quelque chose de hautement symbolique, une sorte de revanche qui ne dirait pas son nom. Et qui possède un côté galvanisant, presque euphorisant. Poutine ne se bat pas seulement contre la nation ukrainienne, il doit affronter le souvenir de six millions de morts qui à travers la personne de Zelensky clament leur désir de vengeance, leur besoin de combattre pour ne pas mourir une seconde fois.

Hier Zelensky était un clown, aujourd’hui il est un chef de guerre qui livre la plus féroce des batailles et l’on sent bien à travers sa détermination inébranlable que non seulement il parle au nom de son propre peuple, de cette nation ukrainienne superbe de courage et de résilience, mais aussi au nom de tous ceux que la barbarie nazie condamna à mourir dans des conditions qui dépassent l’entendement.

Il est devenu un ventriloque de la mémoire des déportés, une sorte de démiurge qui s’appuierait sur les ombres du passé pour mieux relever le défi des temps présents. Ce qui le rend d’une certaine manière invincible. Zelensky et avec lui, l’Ukraine, ne peut pas perdre.

Quand les morts marchent à vos côtés, aucune armée au monde ne peut triompher de votre volonté.

Aucune.



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