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A la frontière Polono-Ukrainienne, Medyka, capitale de la solidarité.


Détresse, désespoir, désolation, dévastation. Aucun mot n’est suffisamment fort pour décrire l’expression des visages des Ukrainiens, femmes, enfants, personnes âgées pour la plupart, personnes handicapées aussi, qui ont réussi à sortir de leur pays agressé. L’air hagard, épuisés par des heures, voire des jours, de marche dans le froid glacial, ils ont derrière eux trois semaines de terreur devant la menace russe, en plus du traumatisme de la séparation d’avec un mari, un père, un frère, un fils, resté au pays pour combattre.

Face à tant de misère, une petite note d’espoir se dégage de la chaleur avec laquelle ces naufragés de la guerre sont accueillis. Une myriade de bénévoles du monde entier, sorte d’Internationale contre la barbarie, vient à eux, pour les soutenir, les entourer, résoudre quelques uns de leurs problèmes matériels. Ils sont particulièrement actifs à Medyka, un des 9 postes frontière polonais, au Sud Est du pays, qui, avec celui de Korczowa, éloigné d’une vingtaine de kilomètres, fait partie des points de passage les plus fréquentés.

Des milliers, des dizaines de milliers certains jours, de malheureux y transitent quotidiennement. Sitôt leurs papiers en règle, ils sont accueillis par cette armée de “volunteers” comme on les appelle ici, étudiants, retraités, salariés en congé humanitaire, anonymes, venus de toute la Pologne, de l’Europe entière (France, Espagne, Italie, Allemagne, Suède, Pays Bas…), ainsi que des Etats-Unis et d’Israël. Partis avec une organisation caritative ou seuls, ils sont là, disent-ils, pour aider, se rendre utile, faire quelque chose, arrêter de se sentir impuissant. De tôt le matin, jusque tard le soir, et dans la nuit, où ils allument des braseros, ils sont là, disponibles, partageant le quotidien chaotique des réfugiés.

Les braseros sont allumés le soir venu, d’autant que la température dégringole.

Vêtus d’une veste jaune, ils les oriente entre les différents stands tenus par des ONG locales et internationales. Les Ukrainiens peuvent y trouver à manger (de la soupe chaude, des boissons, des fruits frais, des repas complets), des conseils, du soutien administratif, des consultations médicales, psychologiques, la possibilité de se faire tester, vacciner contre le Covid, de l’interprétariat prodigué par traductrices enveloppantes qui se relaient 24 heures sur 24. Beaucoup de réfugiés ne parlent en effet que l’ukrainien. A leur disposition, aussi, s’empilent des monceaux de biens reçus par les associations caritatives ou apportés directement par des particuliers, parfois de très loin: vêtements d’hiver, chaussures fourrées, packs d’eau, jouets pour les enfants, couches, petits pots pour bébés. Représentés par des salariés bénévoles, les grands opérateurs de la téléphonie offrent des cartes SIM, pour pouvoir appeler en Ukraine et surfer sur le net.

A quelques minutes en voiture de là, deux centres commerciaux ont été convertis en gigantesques dortoirs, avec des centaines de lits de camps serrés les uns contre les autres, et des espaces de jeux pour que les plus petits puissent s’ébattre. L’un d’eux a été baptisé “Kiev Hall”. Les vestes jaunes comme la police polonaise veillent à ce que l’intimité des réfugiés soit respectée, qu’aucune photo ne soit prise sans leur accord, qu’ils puissent se reposer en paix, au milieu de leur océan de bagages. Une salle en retrait est réservé aux mères qui allaitent. Les camps des villes frontières ont été pensés comme lieux de passage, où les voyageurs forcés reconstituent leurs forces un jour ou deux, avant de partir vers leur nouveau foyer.

C’est là qu’on peut prendre le temps de parler à ces bénévoles, toujours au four et au moulin, mais pas mécontents de raconter leur engagement. Ainsi cette douzaine de copains hollandais, à qui leur patron respectif a offert dix jours de congés et qui tiennent un stand de saucisses frites. Ou cette Espagnole Nouha Abou-Cardossa et sa fille Erika, 22 ans, qui ont collecté en cinq jours seulement 50 000 euros et trouvé des familles d’accueil pour rapatrier en bus une trentaine de familles et les installer à Valence. Il y a aussi trois Bretons qui ont fait le voyage de Brest pour ramener des mères et leurs enfants rencontrées via les réseaux sociaux.

Ou encore les deux Patrick sexagénaires, qui ne se connaissent pas, et que Challenges a croisés. Tous deux racontent qu’ils ont quitté leur maison “sur un coup de tête et pour la première fois de leur vie”, avec un camping car rempli à craquer. Le Français, Patrick Garry, cheminot retraité du sud de la France, a roulé quatre jours pour “apporter 300 kilos de chocolats et des oranges pour les enfants, parce que c’est bientôt Pâques.” L’écossais, Patrick McCarroll, lui, a fait le plein d’articles sanitaires et de produits pour bébés. L’un comme l’autre espère pouvoir héberger une famille ukrainienne “si c’est possible et aussi longtemps que nécessaire.”

Le Patrick français qui a apporté 300 kilos de chocolat aux enfants ukrainiens pour Pâques

Mais offrir son gîte à un réfugié n’est pas si simple. Beaucoup ne parlent que l’ukrainien et hésitent à rejoindre un pays dont ils ne comprennent pas la langue. Autre contrainte : les formalités administratives. A Medyka et Korczoma notamment, la police polonaise et les garde frontières européens de Frontex sont particulièrement vigilants aux risques de trafic d’êtres humains, de corruption, de prostitution. Challenges a suivi dans leur démarche deux pères de famille néerlandais, Gerben van Roest et Jasper Hoek, que leur paroisse de Schoonhoven, pas loin de Rotterdam, a délégués pour ramener plusieurs famille ukrainiennes. Les deux hommes ont parcouru 3.000 kilomètres en 48 heures, arrivant, à l’aller, leur van chargé de couvertures, couches pour bébés, produits d’hygiène et packs d’eau. Le surlendemain, ils repartaient avec deux sœurs et leur cinq enfants.

Auparavant, il leur avait fallu s’enregistrer dans le bureau du camp, décliner leur identité, passeport à l’appui, donner leur adresse et détailler les logements dans lesquelles les réfugiés seront hébergés. En échange, ils avaient obtenu un bracelet avec un QR code, qui permet d’assurer le suivi des personnes relocalisées. En prévision de ces arrivées, Gerben van Roest, thérapeute en libéral, a fait construire une vaste extension à son cabinet, sorte de grand dortoir cosy avec des lits superposés.

Dernier volontaire rencontré par Chalenges, un Américain engagé pour l’organisation caritative Mercy Acts International: Willey Adair, venu quelques jours en pionnier pour évaluer les besoins. En l’entendant, une petite Ukrainienne s’est précipitée vers lui, en sautillant, une sucette dans la bouche. “Je m’appelle Dascha, j’ai huit ans et je voudrais te parler. On peut parler?” Et s’est engagé alors un dialogue joyeux, inattendu dans ce lieu de tristesse, entre le trentenaire, père de trois enfants, et une fillette enchantée: dans son école primaire à Kiev, elle avait commencé à apprendre l’anglais.

Dascha la petite ukrainienne avec son nouvel ami américain

 



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